“Écrire dans un train
Pour attraper l’immobile
…”
Voilà maintenant quelques mois que je dépense une part régulière de mon temps libre dans de répétitifs allers-retours en train.
Des centaines d’heures assis, les yeux posés sur les campagnes françaises défilant à travers la vitre. Et posé sur les oreilles, un casque faisant défiler des morceaux de musique électronique planante et progressive. Entre les mains parfois un clavier de laptop ; souvent un stylo grattant timidement une feuille de papier s’attachant bien trop à sa virginité. Les voyages en train, ça donne toujours envie d’écrire des conneries.
On est assis pour quelques heures à patienter, avec nos pensées comme seules compagnes. Celles-ci divaguent, s’emballent au rythme de la locomotive qui avale les rails avec appétit. On se laisse aller à rêver à de grandes choses, à s’inventer des envies et des projets, on imagine des scénarios, de belles histoires d’amour. On se voit partir loin, voyager autour du monde, découvrir l’inconnu, faire des rencontres et collectionner les souvenirs tels des photos dans un album. On se prend à rêver d’une vie en forme de clip musical décalé, dans le genre de ceux qui passent tard la nuit et vous restent encore gravés dans la tête des années après. Et d’un seul coup on a envie d’écrire, comme pour faire exister cette sensation au-delà du point d’arrivée de notre trajet. On veut prolonger des pensées qui sur le coup nous semblent prenantes, envoutantes, captivantes. On veut apprendre à laisser aller notre imagination comme nous le faisions étant enfants à travers la vitre de la voiture nous conduisant sur le chemin des vacances.
Étrangement, il est bien plus facile de rêver à de belles histoires et à de grands voyages que d’accepter la laideur des mots avec lesquels on est capable de les retranscrire. C’est un peu comme être plein de bonnes intentions tout en sachant que le monde est loin d’être rose. Un peu comme si un bisounours était enfermé dans le crâne de Conan le barbare et ne pouvait en sortir. Un peu comme Darth Vador qui se rappelle qu’il aime son fils seulement à l’instant où il sait qu’il va y rester définitivement. Sérieusement, quel lecteur trouve intéressantes les histoires pleines de bon sentiments et de clichés de rêveries populaires ? Les voyages en train, ça donne toujours envie d’écrire des conneries.
Généralement, on préfère lire un bon roman policier avec un cadavre glauque et des mystères étranges. Ou des nouvelles contemporaines au style trash et provocateur. Ou l’histoire semie-vraie d’un faux-ex-junkie qui explique pourquoi la drogue c’est pas si mal que ça. Éventuellement, le bon roman-de-gare-de-l’été avec une histoire presque aussi légère que le style littéraire utilisé, le genre de bouquin de 296 pages qui se termine aussi vite que s’il en comptait une centaine, et qui laisse un petit goût de plaisir coupable sur le bout de la langue. Mais tout ça n’a rien à voir avec la démarche de l’auteur-en-herbe-sur-rails. Lui qui s’improvise écrivain le temps d’un trajet, il veut surtout écrire à propos de son petit monde, de ses propres pensées, de son vécu récent, des deux à trois leçons de vie qu’il pense avoir retenues dernièrement et qui éclairent son jugement mieux que tout. Il aime se croire seul et solitaire, et en oublie qu’il est à cet instant précis, entouré de centaines d’autres êtres humains exactement dans la même situation. Un voyage en train, c’est quelques heures d’égocentrisme.
On pourrait remplacer le semblant de texte que le voyageur tente d’écrire par une lassante et inlassable suite de “moi moi moi”. Tant que c’est long d’environ d’un recto de feuille A4 pliée en 3 (pour rentrer dans la poche) et plein de ratures, ça reste crédible. La vérité, c’est que ce genre d’aventures littéraires finira en général à la poubelle quelques semaines plus tard, après avoir été retrouvé froissé avec négligence au fond d’un sac de voyage usé par le temps. Difficile d’assumer au grand jour qu’un simple paysage de champs qui défile et quelques instants de solitude en société suffisent à nous faire croire à nouveau que la vie peut être jolie et simple. Retomber en enfance, c’est une de ces sensations agréables qu’on n’apprécie de partager que difficilement.
Et si pour une fois, au lieu d’écrire des conneries, on troquait notre titre de transport SNCF contre un billet d’avion en partance pour n’importe-où-sauf-ici, c’est à dire un endroit vraiment inconnu ? Et si on troquait notre Bic bon marché contre un tout petit geste : celui d’ouvrir bien grand les yeux pour voir autour de nous ?
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Vous l’aurez peut-être compris, ces quelques lignes maladroites (devinez où elles ont été écrites) sont un exutoire, un pied-de-nez à ce besoin d’extérioriser des naïvetés imaginées sur les rails. C’est un peu comme tenter de se débarrasser de la chanson qui nous reste dans la tête en l’interprétant à voix haute une fois pour toutes. Est-ce que ça fonctionne ?

Petite dédicace discrète à une fille qui prend beaucoup trop le train, elle aussi.